Charles-Claude Flahaut de la Billarderie, comte d’Angiviller, « le plus vertueux des hommes »

La citation du titre (« le plus vertueux des hommes ») est tirée de Correspondance et souvenirs du comte de Neuilly, éd. M. de Barberey Paris, Douniol, 1865, p.6.

 

http://www.carnavalet.paris.fr/fr/collections/portrait-de-charles-claude-de-flahaut-de-la-billarderie-comte-d-angiviller-1730-1809
Etienne Aubry, Portrait du comte d’Angiviller, entre 1768 et 1778, Paris, musée Carnavalet

Réputé pour sa droiture, issu de la noblesse d’épée, Charles-Claude Flahaut de la Billarderie, comte d’Angiviller (1730-1809) suit une éducation militaire stricte. Par ses premières charges à la Cour, où il entre dans la maison du Dauphin (le père du futur Louis XVI), il est d’abord proche du clan des « dévots », conservateurs, catholiques et traditionalistes. Pourtant, lorsqu’il est nommé à la Direction générale des Bâtiments (sur ce poste, voir note 1 p.37 dans le livre) à l’avènement du jeune Louis XVI en 1774, il fréquente les milieux éclairés et les cercles physiocrates. Turgot, par exemple, est un ami très proche [sur les relations entre Turgot et le comte d’Angiviller, voir Crow 1985, pp.185-190]).

Cette excellente intégration dans la sociabilité culturelle parisienne, le comte d’Angiviller la doit en grande partie à l’influence d’Elisabeth-Josèphe de la Borde (1725-1808), baronne du Marchais, sa maîtresse, qu’il épouse en 1781, après une liaison de quinze ans.

 

http://data.bnf.fr/15527871/elisabeth-josephe_de_laborde_d__angiviller/
La comtesse d’Angiviller, d’après un portrait de son temps. Portrait dessiné conservé à la BNF – auteur et date inconnus

Fille d’un fermier général et pilier de la vie artistique et mondaine à la capitale, Elisabeth-Josèphe de la Borde est la fille d’un fermier général de Bordeaux, parent éloigné de la Pompadour. En 1747, à 22 ans, elle épouse Gérard Binet, baron de Marchais, premier valet de chambre du Roi. Dans les années 1770, elle fait salon dans son hôtel particulier de la rue de l’Oratoire (près du Louvre) : à l’instar de Buffon ou Marmontel, de nombreux artistes, scientifiques, écrivains se rendent chez elle régulièrement [Auricchio 2000, p. 114]. La liaison qu’elle entretien avec le comte d’Angiviller est alors de notoriété quasi-publique et dure 15 ans. Louis XVI aurait d’ailleurs accordé à son Directeur général des Bâtiments un hôtel particulier mitoyen du jardin des Binet. Veuve en 1780, Mme Binet devient comtesse d’Angiviller en 1781. Signe de sa popularité extrême dont le souvenir perdure tout au long du premier XIXe siècle, sa notice dans la Biographie universelle de Louis Michaud est trois fois plus longue que celle de son époux, qui fut pourtant à la tête de la politique culturelle et artistique de la monarchie pendant vingt ans. Pendant plus de vingt ans, la comtesse d’Angiviller tient un salon si couru dans le monde des arts et des lettres, qu’il fait d’elle une personnalité incontournable de la sociabilité cultivée parisienne des dernières années de l’Ancien Régime. C’est à ce salon que le Directeur général des Bâtiments doit l’essentiel de ses relations amicales parmi les écrivains et les artistes.

Ainsi, porteur des valeurs les plus conservatrices de la noblesse d’épée, tout en fréquentant les intellectuels libéraux par l’entremise de sa femme, le directeur général des Bâtiments incarne un compromis tout à fait original entre le courant progressiste et les tenants d’un État absolutiste et rigoureusement catholique. Dès son arrivée en poste, au milieu des années 1770, il met en place une politique de réforme de l’Académie royale de peinture et de sculpture, et lance un vaste programme de commandes officielles dont l’objectif est, clairement, de renouveler la peinture d’histoire et de redonner sa gloire passée à l’École nationale. Il a alors la chance, que n’eurent pas ses prédécesseurs, de bénéficier de l’arrivée dans le monde de l’art, à ce moment, d’une génération de jeunes artistes ambitieux, pour beaucoup formés par Joseph-Marie Vien : Vincent, Ménageot, Suvée, Peyron, Regnault, David, tous lauréats du Grand Prix. Après plusieurs années à Rome où chacun d’eux s’est mis en relation avec la communauté cosmopolite des collectionneurs et mécènes férus d’Antiquité, ces peintres rentrent à Paris, les uns après les autres. Ils y deviennent, chacun à leur manière, les véritables introducteurs du néoclassicisme en France et font de nouveau de Paris un centre artistique novateur et dynamique, à la pointe des tendances esthétiques.

Pourtant, même s’il bénéficie assurément de ce contexte favorable, le comte d’Angiviller est relativement impopulaire dans le monde de l’art à partir du milieu des années 1780. Peu loquace, le Directeur général des Bâtiments est autoritaire et inflexible dans ses tentatives de réforme du monde de l’art pour une régénération du « grand genre ». Sur le contenu et le déroulé de cette politique, je renvoie aux deux premiers chapitres du livre.

 

Greuze, Portrait du Comte d'Angiviller
J.-B. Greuze, Portrait du Comte d’Angiviller portant l’insigne de l’Ordre de Saint Louis, ca 1763, MET Museum

En novembre 1789, les procès-verbaux de l’Académie royale [Montaiglon 1875-1892, tome X, p.37] mentionne « M. le comte de Saint-Priest, Ministre de Paris » comme chargé de la Direction des Bâtiments en l’absence du comte d’Angiviller, officiellement parti prendre les eaux dans les Pyrénées [Van de Sandt 2006, p.14]. Il est de retour en février 1790, mais il se fait discret et ne reprend pas réellement son poste. Fin 1790, il est officiellement accusé par certains députés d’avoir gaspillé l’argent du royaume : craignant d’être arrêté, le comte d’Angiviller émigre en novembre 1790 sans son épouse qui ne veut pas le suivre. Celle-ci, contrainte par les lois révolutionnaires, divorce en 1794, puis s’installe à Versailles et reprend une vie mondaine sous l’Empire. Il meurt en exil, en 1810.

 

REFERENCES :

Crow Thomas, Painters and public life in 18th-century Paris, Yale University Press, 1985

Montaiglon Anatole de (éd.), Procès-verbaux de l’Académie royale de peinture et de sculpture (1648-1793), Paris, J. Baur, 1875-1892. En ligne sur la bibliothèque numérique de l’INHA.

Sacy Jacques Silvestre de, Le Comte d’Angiviller, dernier directeur général des Bâtiments du Roi, Paris, Plon, 1953 –> la seule biographie disponible sur cette figure incontournable de l’histoire de l’administration des arts dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Une réactualisation serait vraiment utile – avis aux amateur.e.s et aux doctorant.e.s !

Van de Sandt Udolpho, La Société des Amis des Arts 1789-1799. Un mécénat patriotique sous la Révolution, Paris, Ed. de l’ENSBA, 2006

Sur le rôle du comte d’Angiviller en matière architecturale, voir cet article de Basile Baudez sur le chantier de Rambouillet. Et plus généralement, voir la notice assez complète de Wikipedia sur ce personnage.

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