Anne Vallayer-Coster (1744-1818) : une longévité artistique exceptionnelle

Comme celle d’Adélaïde Labille-Guiard et Élisabeth Vigée-Lebrun, ses deux collègues académiciennes à la fin du XVIIIe siècle, la trajectoire d’Anne Vallayer-Coster est aujourd’hui bien connue, notamment grâce au travail pionnier de Marianne Roland-Michel ([Roland-Michel 1970] – sauf mention contraire, toutes les informations de cette notice proviennent de cet ouvrage ainsi que du catalogue d’exposition Anne Vallayer-Coster, peintre à la cour de Marie-Antoinette de 2003). 

Anne Vallayer est la fille d’un orfèvre employé à la manufacture royale des Gobelins, Louis-Joseph Vallayer, originaire du Sud de la France (1704-1770) et d’Anne Cormut de la Fontaine (ou Desfontaines), fille d’un directeur des greffes à la Ferme Générale. Il s’agit donc d’une famille qui, sans être riche, a des revenus confortables. Le couple a quatre filles (Anne est la deuxième) qui reçoivent une éducation soignée, apprennent le dessin et la musique. En 1754, L.-J. Vallayer quitte les Gobelins et établit son propre atelier d’orfèvre-bijoutier-joaillier rue du Roule à Paris, à la gestion duquel participe activement son épouse. Il obtient, peu de temps après, le monopole royal pour la réalisation des médailles militaires et des Croix de Saint-Louis, ce qui témoigne sinon d’entrées particulières à la Cour, du moins d’une faveur certaine dans les cercles du pouvoir.

La peintre est donc élevée dans les milieux aisés du monde artisanal, à l’interface de l’industrie du luxe, des arts appliqués et des beaux-arts. La marraine de la sœur aînée d’Anne Vallayer est Madeleine Basseporte (1701-1780), peintre au Jardin du Roi, rattachée à l’Académie des Sciences et chargée d’enseigner le dessin aux filles de Louis XV. Basseporte a sans doute été le maître de Marie-Thérèse Reboul (1735-1805), peintre de fleurs et d’animaux, qui épouse Joseph-Marie Vien (1716-1809) vers 1750. Il est ainsi vraisemblable qu’au début des années 1760, Anne Vallayer ait également suivi les enseignements de Basseporte – une artiste au service du roi, tout comme son père – et il est tout aussi vraisemblable qu’elle connaissait Marie-Thérèse Vien, reçue académicienne en 1757. D’après Marianne Roland-Michel, en outre, le célèbre peintre des ports de France, Joseph Vernet, un autre académicien, est un ami de la famille Vallayer et a, lui aussi, donné quelques leçons à la jeune Anne dans les années 1760.

C’est ainsi probablement grâce aux liens étroits que sa famille entretient avec le milieu académique que la peintre, âgée de 26 ans et encore relativement inexpérimentée, présente, en 1770, sa candidature à l’Académie royale comme peintre de natures mortes (et ce, alors même qu’elle maîtrise également le portrait). Avec un morceau de réception représentant Les attributs de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, elle est reçue académicienne… sans même être passée par l’Académie de Saint-Luc.

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Anne Vallayer-Coster, Les attributs de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, 1770, musée du Louvre
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Anne Vallayer-Coster, Portrait d’une violoniste, 1773, Stockholm, Nationalmuseum
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Anne Vallayer-Coster, Bouquet de fleurs dans un vase en terre cuite, 1776, Dallas Museum of Art

Dès le milieu des années 1770, Vallayer travaille à la Cour et se rapproche de Marie-Antoinette qui lui donne la responsabilité de son cabinet de peintures. C’est peut-être aussi la Reine qui arrange le mariage d’Anne Vallayer avec Jean Pierre Silvestre Coster (1745-1828), un riche avocat, membre du Parlement et fils de l’ancien banquier du roi de Pologne. Les noces sont célébrées à Versailles en 1781 – la mariée a 37 ans, son époux un an de moins. Marie-Antoinette elle-même appose sa signature sur le contrat de mariage, ainsi que le directeur de l’Académie royale, Jean-Baptiste Pierre. Ce mariage prestigieux actualise l’ascension sociale de la peintre. Les Coster s’installent alors dans le grand appartement qu’avait obtenu l’académicienne l’année précédente au palais du Louvre : ils l’occupent jusqu’en 1806. Ils y voisinent avec les familles Greuze, Vernet, Fragonard. Elle est suffisamment bien en Cour pour pouvoir aider ses amis à obtenir des faveurs : il semble par exemple que Vallayer-Coster ait joué un rôle non négligeable dans l’obtention d’un atelier au Louvre par son ami François Dumont. Ce miniaturiste d’origine lorraine épouse en 1789 une peintre et pastelliste, Nicole Vestier (1767-1846), fille d’un célèbre peintre de l’Académie et autre résidente du Louvre que Vallayer-Coster fréquentait assurément.

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Alexandre Roslin, Portrait d’Anne Vallayer-Coster, 1783, collection particulière

Pendant la Révolution, les Coster restent attachés à la monarchie mais sont assez discrets pour ne pas avoir de problèmes avec les autorités. On sait néanmoins, par les Mémoires de Mme Campan que la reine avait confié à Anne Coster, peu avant la fuite à Varenne, un portefeuille contenant des documents compromettants. Malgré cela, les Coster n’ont jamais été inquiétés, y compris sous l’Empire. Pourtant, et ce en dépit de la participation avérée d’un de leurs neveux dans l’attentat de la rue Saint-Nicaise contre Napoléon le 24 décembre 1800. Il semblerait même qu’Anne Coster soit intervenue (vainement) auprès de l’Impératrice Joséphine pour que soit annulée la condamnation à mort du coupable [Oppenheimer 1996, p.273].

Anne Vallayer-Coster, qui expose au Salon de l’Académie depuis sa réception jusqu’à 1791 sans discontinuer, continue à participer au Salon « libre ». Elle expose ensuite régulièrement jusqu’en 1810, puis une dernière fois en 1817 (soit un an avant sa mort). Sa carrière est l’une des plus longues pour les plasticiennes de sa génération, puisqu’elle s’étale sur presque un demi-siècle, son œuvre comportant plus de 400 toiles – essentiellement des natures mortes et des tableaux de fleurs, mais aussi des portraits, même si ceux-ci semblent avoir eu moins de succès auprès des critiques de cette époque.

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Anne Vallayer-Coster, Vase, homard, fruits et gibier, fin du XVIIIe s., musée du Louvre
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Anne Vallayer-Coster, Nature morte avec prunes et citrons, 1778, San Francisco, De Young Museum

Pour finir, on peut se demander, comme l’ont fait tou.te.s ses biographes, pourquoi Vallayer-Coster fut globalement plus épargnée par les rumeurs et les calomnies que Labille-Guiard et surtout Vigée-Lebrun. Plusieurs explications ont été avancées à ce sujet [voir notamment Sheriff 1996, p. 288 ; Auricchio 2000, p. 92 ; Hyde 2003, pp. 76-77] : n’étant pas exclusives les unes des autres, elles sont probablement toutes plus ou moins valables. Ainsi, spécialiste de natures mortes, c’est-à-dire un peu moins en vue au Salon que ses consœurs peintres d’histoire ou portraitistes, Vallayer-Coster aurait mené une carrière plus discrète que les deux autres académiciennes de sa génération – en d’autres termes, elle aurait été moins mondaine que Vigée-Lebrun, et moins publiquement engagée que Labille-Guiard dans les événements révolutionnaires. Elle est, par ailleurs, entrée plus tôt que ces dernières à l’Académie, c’est-à-dire dans un contexte moins agité et moins obnubilé par la question des artistes femmes : Vallayer-Coster aurait ainsi évité d’être prise comme emblème dans les luttes et les rapports de force qui divisent l’espace des beaux-arts dans les années 1780-1790. Enfin, elle aurait bénéficié d’une protection particulière de la part du comte et de la comtesse d’Angiviller – ce que tend à confirmer le fait que Labille-Guiard mentionne explicitement Vallayer-Coster dans la lettre qu’elle écrit à la comtesse d’Angiviller pour demander l’interdiction de la Suite de Malborough au Salon 1783 (voir pp. 74-76 du livre).

 

REFERENCES :

(coll.) Anne Vallayer-Coster, peintre à la cour de Marie-Antoinette, Musée des Beaux-Arts de Marseille, Somogy, 2003

Auricchio (Laura), Portraits of impropriety : Labille-Guiard and the careers of professional women artists in late eighteenth-century Paris, PhD. Diss. Graduate School of Arts and Sciences, Columbia University, 2000

Auricchio (Laura), notice “Anne Vallayer”, Dictionnaire de la SIEFAR

Hyde (Melissa), « Les femmes et les arts plastiques au temps de Marie-Antoinette », in Anne Vallayer-Coster, peintre à la cour de Marie-Antoinette, Musée des Beaux-Arts de Marseille, Somogy, 2003, pp. 75-93

Oppenheimer (Margaret A.), Women artists in Paris 1789–1814, PhD diss., New York, New York University, 1996

Roland Michel (Marianne), Anne Vallayer-Coster, 1744-1818, Paris, Comptoir International du Livre, 1970

Sheriff (Mary D.), The Exceptional Woman. Élisabeth Vigée-Lebrun and the Cultural Politics of Art, University of Chicago Press, Chicago and London, 1996

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